Tourisme et transhumanisme

Publié le par sandrin

L'homme augmenté serait l'avenir de l'humanité. C'est possible. C'est peut-être même une chance pour notre pauvre humanité.

Est-ce que le touriste, équipé de son bras télescopique pour selfie, pourrait s'apparenter de ce fait à une forme de transhumanisme ? C'est l'objet indispensable du touriste, afin qu'il puisse se regarder se regarder, le dos tourné à ce qui devrait être vu, situé dans l'arrière plan, en guise  toile de fond, de preuve par l'image : j'y étais. Est-ce que le touriste à un cerveau ? Lui qui partout se conduit comme un robot, auquel son guide de voyage dicte ses ordres. Téléguidé par ce qu'il faut voir, ce qu'il faut faire, ce qu'il ne faut pas manquer... Je les ai vus un soir, alors que je descendais une colline à Florence, se ruer par centaines pour atteindre les sommets et ne pas manquer ainsi le coucher de soleil que leur guide touristique leur conseillait. Panorama exceptionnel. Finalement, le simple fait que le touriste perde de son libre arbitre me ferait plutot penser une autre forme de transhumanisme, où l'intelligence n'a plus lieu d'être : non plus l'homme augmenté, mais l'homme diminué. Le touriste est un consommateur, de la pire espèce même, car son impact est flagrant, mortifère, parce que le touriste n'est jamais seul. On va pas milliers envahir les rues, et les églises, les parcs et les places. On se regroupe aux mêmes endroits, on fait la queue pour les mêmes choses. Quand on est un peu plus argenté, on s'installe à une terrasse chic d'où l'on peut superbement mépriser  cette plèbe qui cherche désespérement un bout d'ombre, un banc, n'importe quoi pour se reposer un peu,et qui tourne en rond dans cette ville musée, et, on s'achète des marques hors de prix qu'on trouve partout ailleurs. Ou sinon on va payer pour  une calèche tractée  par des chevaux exténués par le bruit et les balades incessantes. C'est que ça doit être romantique d'avoir quelques esclaves à son service. Esclaves ? Le cheval sans conteste. Pour le reste. Le touriste est une manne dont il faut tirer profit. On lui vend des glaces absolument dégueulasses, mais qui bénéficiant d'une réputation qui fut il y a encore quelques années légitime, restent le moment privilégié de la journée. On dégueulera après. L'eau est rare. Chère. Quand l'autochtone s'approche de toi, c'est pour te prendre du fric. Il n'y a plus de possibilité de faire des rencontres. Les lieux même ont perdu toute poésie. Il n'y a plus rien à admirer, plus de quoi s'émerveiller : la horde t'empêche de contempler, de t'installer dans un état de réception privilégié. Ils sont là, bruyants, partout, sans arrêt. Ils ont tout envahi. Si tu te sens défaillir ce n'est pas du  syndrome de Stendhal, mais de trop plein : trop. Encore trop. Une nausée.

"La vertu d'un voyage, c'est de purger la vie avant de la garnir." Nicolas Bouvier, L'usage du monde.

Rien de vertueux dans le tourisme, - une plaie. Parce qu'il a fait perdre tout sens au mot « voyage » et qu'il abîme ce qu'il convoite et touche, et selfie, et banalise , ogre monstrueux qui avale tout, les kilomètres comme les paysages, l'histoire d'un pays comme ses traditions. 

A Florence j'y ai été déjà allée il y a 11 ans de cela, à la même époque. Pas d'effets de surprise qui auraient pu compenser ce trop plein. J 'y ai pu mesurer dans quel état de confusion me mettait cette ville ensevelie sous les prises photographies et la déambulation hébétée et incessante des visiteurs, par comparaison avec mon itinérance dans des lieux moins agités, plus riches spirituellement, plus aptes à offrir à l'âme des points d'élévation. En 11 ans tout s'est dégradé car le nombre de touristes a explosé. Jamais plus je ne retournerai dans cette ville. Même si j'ai pu ça et là y trouver quelques instants de plaisir, comme lorsque j'ai revu Le déluge d'Ucello, découvert (mais sans doute l'avais-je déjà vu et oublié depuis) une merveilleuse Trinité de Massaccio, ou pu, au prix exorbitant d'un jus d'abricot dans un verre sale, m'amuser d'un moineau qui venait piquer mes chips sur ma table. Peu de choses mais qui me restent comme des sourires de la vie.

Heureusement je n'ai fait que passer à Florence, le but de mon voyage n'était pas là, seulement mon avion. Ça m'a juste conforté dans mon rapport aux voyages, ou ce qui en porte le nom, moi qui voyage si peu, rebutée depuis longtemps déjà de  ce que cela comporte. Non pas que le désir de découvrir de nouveaux lieux ne me taraude pas. Au contraire. Mais pas comme ça.

Les vrais voyages maintenant ne peuvent peut-être qu'être intérieurs. L'aventure dorénavant réside peut-être qu'en soi même. Car le tourisme n'est jamais que l'expression d'une conformité : on a fait, Florence et New york, la Thailande et le Maroc, Londres et la Moldavie. Et on liste les villes et les pays comme on dresse la liste des courses.

Pour ma part, ça fait déjà très longtemps que je préconise une espèce de rationnement des billets d'avion, entre autres. On ne peut pas continuer ainsi à consommer le monde. C'est d'une tristesse infinie.

souvenir de Florence

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