Règne animal, un lyrisme à fleur de peau

Publié le par gribouille

Règne animal, Jean-Baptiste Del Amo

Règne animal, Jean-Baptiste Del Amo

Le lyrisme est une affaire de chair, un rapport à la peau, la notre, sensible et fragile, frontière ténue (mais faut-il parler de frontière lorsqu'il s'agit de ce qui donne corps à des contacts, frictions et/ou caresses) entre une intériorité malaisément (dis)cernable et l'extérieur, toujours à nous déborder (invitation faite ainsi à ne pas nous limiter à ce que nous pensons être), - une affaire de peau,   celle  du monde, en lambeaux et  écorchée vive,  pelée par des mains assassines et insensibilisées à la beauté du monde,  ou au contraire exubérante, pleine et généreuse, à déborder de partout, les formes sans cesse éclatant de vitalité et de joie de vivre.

Ainsi en est-il du lyrisme de  Del Amo, à l'instar d'un Zola qui laisse ses appétits de nature luxuriante s'épancher dans sa prose : le monde est incroyablement riche, superbement divers, et certains auteurs pour en rendre compte déroulent une langue à hauteur de la vie foisonnante. Pour chaque objet, chaque chose, chaque infime détail de la nature, Del Amo trouve le nom, le mot qui désigne et fait affleurer ainsi dans ses phrases toute la variété et richesse du monde, son incroyable inventivité, celle d'un écrivain comme celle de la nature . Que ce monde soit beau ou au contraire confiné dans un élevage de porcs,  paradisiaque ou infernal, ce livre donne superbement à voir et à sentir. Il  s'agit pas de concurrencer le code civil, mais  la vie elle-même, dans un acte d'amour où les mots sont comme des geysers orgasmiques, jubilatoires, qui tracent dans l'épaisseur du monde  et en dévoilent toute la cruauté comme toute sa  majesté...

Le personnage de l'idiot, ce "génie de la bêtise" pour reprendre le titre du dernier livre de Grozdanovitch  (livre qui ouvre sur cette image de l'idiot du village)  est magnifique d'innocence : relié aux éléments et à toutes les manifestations de vie, roi en ce monde, puissant dans son démésuré amour, il s'érige en image inversée  des autres hommes, astreints à une vie de brute, qui  s'autodévorent et asservissent la nature, hommes malades, porteurs de mort et d'une bêtise destructice. Il sera en quelque sorte le libérateur.

Ce livre est un plaidoyer pour les bêtes, et un réquisitoire contre les hommes qui ne réussissent pas à casser les chaines de la violence, héritage familial ou historique. C'est pourquoi ce n'est pas un livre très gai, mais à mettre dans toutes les mains, même des plus sensibles. Car le monde depuis les années 80, là où se clot l'histoire, ne s'est pas arrangé depuis, et il est urgent de se coltiner avec cette réalité. 

Le plaisir de la lecture reste toutefois intact, et au terme, on se ferait bien aussi un peu idiot, apte à aimer toujours plus, et la langue, et la nature. Peut-être bien les hommes, s'ils pouvaient garder cette capacité innée de l'idiot à créer des liens d'amour avec la création et ses créatures.

 

 

 

Publié dans A lire urgemment

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